L'oral de l'EAF sur Pierre Lemaitre, Aurevoir là-haut, un extrait : Quelle vision des poilus de 14/18, le texte de Pierre Le maître donne t'-il ?

Au revoir la haut

 
 
 
 

Pierre Lemaître, Au Revoir Là-Haut, 2013

La fin de la guerre approche, la victoire des alliés semble certaine

Lecture du texte

Le gros de l'unité se mit à jouer la montre et on discerna une ligne de partage très nette entre ceux qui, comme Albert, auraient volontiers attendu la fin de la guerre, assis là tranquillement avec le barda, à fumer et à écrire des lettres, et ceux qui grillaient de profiter des derniers jours pour s'étriper encore un peu avec les Boches. 

Cette ligne de démarcation correspondait exactement à celle qui séparait les officiers de tous les autres hommes. Rien de nouveau, se disait Albert. Les chefs veulent gagner le plus de terrain possible, histoire de se présenter en position de force à la table des négociations. Pour un peu, ils vous soutiendraient que conquérir trente mètres peut réellement changer l'issue du conflit et que mourir aujourd'hui est encore plus utile que mourir la veille. 

C'est à cette catégorie qu'appartenait le lieutenant d'Aulnay-Pradelle. Tout le monde, en parlant de lui, laissait tomber le prénom, la particule, le "Aulnay", le tiret et disait simplement "Pradelle", on savait que ça le foutait en pétard. On jouait sur du velours parce qu'il mettait un point d'honneur à ne jamais le montrer. Réflexe de classe. Albert ne l'aimait pas. Peut-être parce qu'il était beau. Un type grand, mince, élégant, avec beaucoup de cheveux ondulés d'un brun profond, un nez droit, des lèvres fines admirablement dessinées. Et des yeux d'un bleu foncé. Pour Albert, une vraie gueule d'empeigne. Avec ça, l'air toujours en colère. Un gars du genre impatient, qui n'avait pas de vitesse de croisière: il accélérait ou il freinait; entre les deux, rien. Il avançait avec une épaule en avant comme s'il voulait pousser les meubles, il arrivait sur vous à toute vitesse et il s'asseyait brusquement, c'était son rythme ordinaire. C'était même curieux, ce mélange: avec son allure aristocratique, il semblait à la fois terriblement civilisé et foncièrement brutal. Un peu à l'image de cette guerre. C'est peut-être pour cela qu'il s'y trouvait aussi bien. Avec ça, une de ces carrures, l'aviron, sans doute, le tennis. 

Ce qu'Albert n'aimait pas non plus, c'étaient ses poils. Des poils noirs, partout, jusque sur les phalanges, avec des touffes qui sortaient du col juste en dessous de la pomme d'Adam. En temps de paix, il devait sûrement se raser plusieurs fois par jour pour ne pas avoir l'air louche. Il y avait certainement des femmes à qui ça faisait de l'effet, tous ces poils, ce côté mâle, farouche, viril, vaguement espagnol. Rien que Cécile... Enfin, même sans parler de Cécile, Albert ne pouvait pas le blairer, le lieutenant Pradelle. Et surtout, il s'en méfiait. Parce qu'il aimait charger. Monter à l'assaut, attaquer, conquérir lui plaisaient vraiment. 

Depuis quelque temps, justement, il était encore moins fringant qu'à l'accoutumée. Visiblement, la perspective d'un armistice lui mettait le moral à zéro, le coupait dans son élan patriotique. L'idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait.

 

Introduction

Nous allons étudier un extrait de Au Revoir là-haut de Pierre Lemaître. La fin de la guerre approche, la victoire des alliés semble certaine.

Dans ce passage, l'auteur nous propose un portrait croisé de deux personnages, Albert et Pradelle afin de proposer une figure du poilu. Pour répondre à notre problématique, nous verrons dans un premier temps le portrait d'Albert en tant que poilu ordinaire et celui de Pradelle, patriote opportuniste faisant l'objet de critiques de Lemaître par l'intermédiaire d'Albert.

 

 

Problématiques possibles

Quelle vision des poilus de 14/18, le texte de Pierre Le maître donne t'-il ?

Comment Lemaître traite t'-il la figure du poilu à travers le portrait croisé des deux personnages ?

 

Plan

I – Albert, un poilu ordinaire

A – Un soldat dans la troupe

B – Un regard désabusé sur la guerre

C – Un élément récalcitrant

II - Un portrait chargé d'officier

A - Pradelle, le poilu absolu

B – Un patriote opportuniste

C – Critique de la toute puissance de cet officier

I -

A -

Image d'un soldat banal, «le gros de l'unité ». C'est la fin de la guerre.

Il fait partie d'une classe à part des officiers, ce qui souligne son aspect très ordinaire

Le point de vue est interne, on suit le regard d'Albert, le lecteur est dans ses pensées. Il nous met dans la peau d'un simple soldat.

Le langage est familier, oral «Albert ne pouvait pas le blairer ». On sait qu'Albert appartient à un milieu social assez bas. On note des expressions péjoratives comme « Boches ».

Il fait usage du discours indirect libre

Tout le texte est une description.

B -

Le personnage est passif, peu enthousiaste. Ses pensées ne sont pas pour l'héroisme guerrier, le militantisme mais plutôt pour sa famille. Il est l'exact contraire de Pradelle qu'il n'aime pas. Pradelle est décrit à partir du 3ème paragraphe. C'est un aristocrate, gradé, il n'est pas trop aimé en particulier d'Albert. On peut souligner la jalousie d'Albert pour Pradelle, il y a une rivalité masculine. «Albert ne l'aimait pas. Peut-être parce qu'il était beau. Un grand type...pour Albert, une vraie gueule d'empeigne ». Albert n'est pas vraiment dans cette guerre et de ce fait, il ne peut pas aimer Pradelle qui lui en est l'allégorie : « un gars toujours impatient … à la fois civilisé et foncièrement brutal », «un peu à l'image de cette guerre » dont il redoute la fin (contrairement à Albert), «l'idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait ».

C -

= Points communs Albert/Bardamu (Céline, Voyage au bout de la nuit) Absence d'enthousiasme patriotique, aucun intérêt pour la guerre, pas d'adhésion à l'idéal militaire, refus de l'héroisme guerrier

Albert et Bardamu sont des anti-héros de la guerre. Le ton du texte nous révèle qu'Albert est réfractaire à la situation de la guerre. Ce n'est pas un conflit noble pour lui, il est tel Bardamu qui considère les soldats et la troupe en plein combat comme une « imbécillité infernale », la guerre est comparée à une croisade apocalyptique. Le colonel est un monstre pour Bardamu et le lieutenant Pradelle n'a pas plus de respect de la part d'Albert ainsi que le montre l'allusion à la fin de la guerre. Pradelle aime son métier comme il aime la guerre L'absurdité de la guerre est dénoncée par Albert tout comme par Bardamu.

II -

A -

Le portrait de l'officier : ses défauts sont exagérés. Effet satirique

Il insiste sur sa beauté : «Albert ne l'aimait pas. Peut-être parce qu'il était beau. Un type grand, mince, élégant, avec beaucoup de cheveux ondulés d'un brun profond, un nez droit, des lèvres fines admirablement dessinées. Et des yeux d'un bleu foncé»

On note des adverbes d'intensité, « admirablement », « brusquement », « terriblement »...

Très viril « carrure » : «Une de ces carrures, l'aviron, sans doute, le tennis ». Il semble attirant et devient un idéal de beauté. Albert le caricature en symbole de virilité et de beauté.

Albert insiste sur les poils de Pradelle. Il l'animalise et en propose une caricature : «Ce qu'Albert n'aimait pas non plus, c'étaient ses poils. Des poils noirs, partout, jusque sur les phalanges, avec des touffes qui sortaient du col juste en dessous de la pomme d'Adam. En temps de paix, il devait sûrement se raser plusieurs fois par jour pour ne pas avoir l'air louche.»

Il fait en fait une satire de sa virilité, on est dans le décalage humoristique. Albert aime attaquer et montrer de l'agressivité envers Pradelle.

B -

Pradelle est présenté comme un poilu opportuniste, brutal, impatient à la personnalité entière et non tempérée, jamais capable de modération : «Un gars du genre impatient, qui n'avait pas de vitesse de croisière: il accélérait ou il freinait; entre les deux, rien. Il avançait avec une épaule en avant comme s'il voulait pousser les meubles, il arrivait sur vous à toute vitesse et il s'asseyait brusquement, c'était son rythme ordinaire.»

Son patriotisme est douteux et inspire la méfiance d'Albert qui ne comprend pas qu'on puisse prendre du plaisir à la guerre, qu'on aime la faire et qu'on attende les honneurs. «il s'en méfiait. Parce qu'il aimait charger. Monter à l'assaut, attaquer, conquérir lui plaisaient vraiment. 

Depuis quelque temps, justement, il était encore moins fringant qu'à l'accoutumée. Visiblement, la perspective d'un armistice lui mettait le moral à zéro, le coupait dans son élan patriotique. L'idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait.» Pradelle ressemble au colonel déshumanisé et monstrueux du texte de Céline dont parle Bardamu lorqu'il affirme «le colonel est un monstre » L'élan patriotique de Pradelle est injustifié et incompréhensible pour Albert. Cet effet est renforcé par les figures de style comme les gradations, «charger, monter, attaquer, conquérir » = reflet de sa soif de pouvoir et de conquête. On pourrait faire un parallèle avec George Duroy de Maupassant, Bel ami, (l'arriviste prêt à tout).

C -

La volonté de domination de Pradelle est très manifeste. Le maître critique Pradelle par l'intermédiaire d'Albert. Le personnage est très centré sur lui-même, Pradelle est en effet obsédé par son image, son pouvoir de combattre et de conquérir. La guerre est son terrain d'entraînement favori pour faire éclater ses talents de patriote guerrier en pleine volonté de toute puissance. L'officier souhaite devenir une légende. Lemaître critique, dénonce cette puissance de l'officier, il démystifie ce chef de guerre, remet en question sa soif de pouvoir. Pradelle incarne la guerre, il en est l'allégorie. Il est quasi un barbare en perte de moral à l'annonce de la fin de la guerre et Lemaître met bien en avant l'absurdité du personnage en situation de guerre.

Conclusion :

Lemaître pend la suite de ses prédécesseurs pour casser le mythe du héros. La guerre est critiquée et la paix mise en avant. Le héros devient un anti-héros. Dans ce passage, Lemaître nous montre comment à travers le portrait croisé des deux personnages, il traite la figure du poilu.

Ouverture :

Retrouvons-nous le portrait d'un anti-héros refusant tout héroisme guerrier dans le personnage de Bardamu de Louis-Ferdinand Céline ?

Questionnaire sur Pierre Lemaitre

 

Quelle est la formation de Lemaitre ?

Il était psychologue

Se consacrait-il déjà à la littérature ?

Oui en autodidacte

Il anime aussi des cycles d'enseignements de la littérature

Quand décide t'-il de se consacrer à la littérature ?

Il se consacre à l'écriture comme romancier et scénariste et parvient à vivre de sa plume dès 2006.

Pour quel magazine a t'-il écrit ?

Le magazine littéraire

Citez deux ouvrages de Lemaitre

Trois jours et une vie

Robe de marié

 

Questionnaire sur l'oeuvre de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut

 

Quand le livre est-il paru ?

En août 2013.

A t'-il reçu plusieurs prix littéraires ?

Oui, il a reçu les principaux titres littéraires : Grand prix du roman de l'Académie française, le prix fémina.

A t-il reçu le prix Goncourt ?

Il a reçu le prix Goncourt en 2013

Que pouvez-vous dire sur le titre du livre ?

Lemaitre a emprunté le titre de son roman au soldat Jean Blanchard, dans sa dernière lettre adressée à sa femme. Blanchard fut fusillé et il écrit en 1914 : « Au revoir là-haut ma chère épouse ».

 

Les questions à se poser pour bien comprendre et dépasser le texte. Anticiper les questions de l'examinateur.

 

Quelle image de la guerre Lemaitre veut-il donner à travers le personnage d'Albert ?

Pour répondre à cette question, vous devez connaître votre commentaire

 

Albert = un soldat dans la troupe

Un soldat parmi d'autres, il est ordinaire, anonyme dans la foule des soldats au combat et c'est ce qui le distingue des autres car son regard est désabusé. C'est sa vision de la guerre que Lemaitre nous transmet à travers son personnage. Albert est un Bardamu, désabusé, pris en otage par la machine de la guerre car il reste passif, ne cherche pas les honneurs propres au combat, ne veut pas tuer, c'est un contre-modèle qui incarne l'anti-héros guerrier, qui refuse la hiérarchie militaire et qui donne de ses supérieurs une image peu flatteuse. Il fait de Pradelle une allégorie de la guerre. Il n'aspire en rien à l'héroisme guerrier et est l'exact contraire de Pradelle. Nous ne sentons chez Albert aucun élan patriotique (tout comme chez Bardamu)

 

Une fresque sociale : roman réaliste contemporain

 

Quelles sont les questions ou points abordés dans l'oeuvre de Lemaitre ?

Au revoir là-haut n'est pas un roman historique car c'est une œuvre qui est aussi une tragédie familiale dans le sens ou le père ne voit pas et ne s'occupe pas de son fils car trop occupé aux affaire d'argent au détriment de l'amour filial. Edouard ne reviendra pas de la guerre et son père en souffre.

Mais le thème de la vengeance est aussi présent puisque nous avons la vengeance de deux individus contre l'Etat et la vengeance d'Albert contre Pradelle.

Il y a également une intrigue amoureuse entre la servante et Albert.

On peut en outre parler d'une épopée sociale : nous sommes dans la société d'après-guerre, Paris et son besoin d'honorer ses morts.

L'histoire met aussi en avant la question des rapports de classe, le peuple et les riches.

 

Quelques questions pour s'entraîner à l'oral :

 

Montrez que le roman de Pierre Lemaitre est une fresque sociale

Pourquoi ne peut-on pas parler de roman historique ?

La figure d'Albert est-elle celle d'un héros ou d'un anti-héros ? Expliquez

A qui Albert peut-il faire penser ? A quel personnage d'un autre roman peut-on le comparer ?

 

 
 

Pour aller plus loin 

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