Si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d’un premier naît un second suivant un ordre rigoureux ; si, par leur déclinaison, les atomes ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité et qui empêche que les causes ne se succèdent à l’infini, d’où vient donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants, d’où vient, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ~ Nos mouvements peuvent changer de direction sans être déterminés par le temps ni par le lieu, mais selon que nous inspire notre esprit lui-même. Car, sans aucun doute, de tels actes ont leurs principes dans notre volonté et c’est de là que le mouvement se répand dans les membres [...] C’est dans le cœur que le mouvement a son principe ; c’est de la volonté de l’esprit qu’il procède d’abord, pour se communiquer de là à tout l’ensemble du corps et des membres.
Lucrèce, De la Nature, II, Seghers, 1967, p. 145.
Partage des choses : ce qui est à notre portée. ce qui est hors de notre portée. À notre portée le jugement, l’impulsion, le désir, l’aversion : en un mot, tout ce qui est notre œuvre propre ; hors de notre portée le corps, l’avoir, la réputation, le pouvoir : en un mot, tout ce qui n’est pas notre œuvre propre. Et si ce qui est à notre portée est par nature libre, sans empêchement, sans entrave, ce qui est hors de notre portée est inversement faible, esclave, empêché, étranger. Donc, rappelle-toi : si tu estimes libre ce qui par nature est esclave, et propre ce qui est étranger, tu seras entravé, tu prendras le deuil, le trouble t’envahira, tu feras des reproches aux dieux comme aux hommes, mais si tu estimes tien cela seul qui est tien, étranger, comme il l’est en effet, ce qui est étranger, personne, jamais, ne te contraindra, personne ne t’empêchera.
Épictète, Manuel, II, GF-Flammarion 1997, p.63
Sommes-nous libres de ne pas l’être ? Par sa projection même vers une fin, la liberté constitue comme être au milieu du monde un datum particulier qu’elle a à être. Elle ne le choisit pas, car ce serait choisir sa propre existence, mais par le choix qu’elle fait de sa fin, elle fait qu’il se révèle de telle ou telle façon, sous telle ou telle lumière, en liaison avec la découverte du monde lui-même. Ainsi, la contingence même de la liberté et le monde qui environne cette contingence de sa propre contingence ne lui apparaîtront qu’à la lumière de la fin qu’elle a choisie, c’est-à-dire non pas comme existants bruts, mais dans l’unité d’éclairage d’une même néantisation. Et la liberté ne saurait jamais ressaisir cet ensemble comme pur datum, car il faudrait que ce fût en dehors de tout choix et, donc, qu’elle cesse d’être liberté. Nous appellerons situation la contingence de la liberté dans le plenum d’être du monde en tant que ce datum, qui n’est là que pour ne pas contraindre la liberté, ne se révèle à cette liberté que comme déjà éclairé par la fin qu’elle choisit.
Sartre. L’Être et le Néant, « Tel », Gallimard, 1943. po 544.
Si l’on admet qu’il n’y a pas d’autre causalité que celle qui repose sur les lois de nature, tout ce qui arrive suppose un état antérieur auquel il succède infailliblement d’après une règle. Or, l’état antérieur doit être lui-même quelque chose qui soit arrivé (qui soit devenu dans le temps, puisqu’il n’était pas auparavant), puisque s’il avait toujours été, sa conséquence n’aurait pas non plus commencé d’être, mais aurait toujours été. La causalité de la cause par laquelle quelque chose arrive est donc elle-même quelque chose d’arrivé, qui suppose, à son tour, suivant la loi de la nature, un état antérieur et sa causalité, et celui-ci, un autre état plus ancien, etc. Si donc tout arrive suivant les simples lois de la nature, il n’y a toujours qu’un commencement subalterne, mais jamais un premier commencement, et par conséquent, en général, aucune intégralité de la série du côté des causes dérivant les unes des autres. Or, la loi de nature consiste en ce que rien n’arrive sans une cause suffisamment déterminée a priori.
Kant, Critique de la Raison pure, « Quadrige », Put, 1984, p. 348.