Textes de référence sur le thème de la liberté en philosophie. La liberté, est-ce faire ce que l'on veut? Le déterminisme.

Epictete

La question du déterminisme         

     On appelle liberté le rapport du moi concret à l’acte qu’il accomplit. Ce rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres. On analyse, en effet, une chose, mais non pas un progrès ; on décompose de l’étendue, mais non pas de la durée. Ou bien, si l’on s’obstine à analyser quand même, on transforme inconsciemment le progrès en chose, et la durée en étendue. Par cela seul qu’on prétend décomposer le temps concret, on en déroule les moments dans l’espace homogène ; à la place du fait s’accomplissant on met le fait accompli, et comme on a commencé par figer en quelque sorte l’activité du moi, on voit la spontanéité se résoudre en inertie et la liberté en nécessité. C’est pourquoi toute définition de la liberté donnera raison au déterminisme.

Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, « Quadrige », PUF, 1985, p. 165

Le déterministe, le fataliste sont des désespérés, qui ont perdu leur moi, parce qu’il n’y a plus pour eux que de la nécessité. C’est la même aventure qu’à ce roi mort de faim, parce que sa nourriture se changeait toute en or. La personnalité est une synthèse de possible et de nécessité. Sa durée dépend donc, comme la respiration, d’une alternance de souffle. Le moi du déterministe ne respire pas, car la nécessité pure est irrespirable et asphyxie bel et bien le moi. Le désespoir du fataliste, c’est, ayant perdu Dieu, d’avoir perdu son moi [...] Par suite, le culte du fataliste est au plus une interjection et, par essence, mutisme, soumission, impuissance de prier. Prier, c’est encore respirer, et le possible est au moi, comme à nos poumons l’oxygène.

Kierkegaard, Traité du Désespoir. « Tel », Gallimard, 1990, p. 386

Nous voulons agir, à parler juste, et nous ne voulons point vouloir ; autrement nous pourrions encore dire que nous voulons avoir la volonté de vouloir, et cela irait à l’infini. Nous ne suivons pas aussi toujours le dernier jugement de l’entendement pratique, en nous déterminant à vouloir, mais nous suivons toujours, en voulant, le résultat de toutes les inclinations qui viennent, tant du côté des raisons que des passions, ce qui se fait souvent sans un jugement exprès de l’entendement. Tout est donc certain et déterminé par avance dans l’homme, comme partout ailleurs, et l’âme humaine est une espèce d’automate spirituel, quoique les actions contingentes en général, et les actions libres en particulier, ne  soient point nécessaires pour cela d’une nécessité absolue, laquelle serait véritablement incompatible avec la contingence.

Leibniz, Essais de Théodicée, I, § 51-52, GF-Flammarion, 1969, p. 132.

Si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d’un premier naît un second suivant un ordre rigoureux ; si, par leur déclinaison, les atomes ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité et qui empêche que les causes ne se succèdent à l’infini, d’où vient donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants, d’où vient, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ~ Nos mouvements peuvent changer de direction sans être déterminés par le temps ni par le lieu, mais selon que nous inspire notre esprit lui-même. Car, sans aucun doute, de tels actes ont leurs principes dans notre volonté et c’est de là que le mouvement se répand dans les membres [...] C’est dans le cœur que le mouvement a son principe ; c’est de la volonté de l’esprit qu’il procède d’abord, pour se communiquer de là à tout l’ensemble du corps et des membres.

Lucrèce, De la Nature, II, Seghers, 1967, p. 145.

EpictetePartage des choses : ce qui est à notre portée. ce qui est hors de notre portée. À notre portée le jugement, l’impulsion, le désir, l’aversion : en un mot, tout ce qui est notre œuvre propre ; hors de notre portée le corps, l’avoir, la réputation, le pouvoir : en un mot, tout ce qui n’est pas notre œuvre propre. Et si ce qui est à notre portée est par nature libre, sans empêchement, sans entrave, ce qui est hors de notre portée est inversement faible, esclave, empêché, étranger. Donc, rappelle-toi : si tu estimes libre ce qui par nature est esclave, et propre ce qui est étranger, tu seras entravé, tu prendras le deuil, le trouble t’envahira, tu feras des reproches aux dieux comme aux hommes, mais si tu estimes tien cela seul qui est tien, étranger, comme il l’est en effet, ce qui est étranger, personne, jamais, ne te contraindra, personne ne t’empêchera.

Épictète, Manuel, II, GF-Flammarion 1997, p.63

Sommes-nous libres de ne pas l’être ? Par sa projection même vers une fin, la liberté constitue comme être au milieu du monde un datum particulier qu’elle a à être. Elle ne le choisit pas, car ce serait choisir sa propre existence, mais par le choix qu’elle fait de sa fin, elle fait qu’il se révèle de telle ou telle façon, sous telle ou telle lumière, en liaison avec la découverte du monde lui-même. Ainsi, la contingence même de la liberté et le monde qui environne cette contingence de sa propre contingence ne lui apparaîtront qu’à la lumière de la fin qu’elle a choisie, c’est-à-dire non pas comme existants bruts, mais dans l’unité d’éclairage d’une même néantisation. Et la liberté ne saurait jamais ressaisir cet ensemble comme pur datum, car il faudrait que ce fût en dehors de tout choix et, donc, qu’elle cesse d’être liberté. Nous appellerons situation la contingence de la liberté dans le plenum d’être du monde en tant que ce datum, qui n’est là que pour ne pas contraindre la liberté, ne se révèle à cette liberté que comme déjà éclairé par la fin qu’elle choisit.

Sartre. L’Être et le Néant, « Tel », Gallimard, 1943. po 544.

Si l’on admet qu’il n’y a pas d’autre causalité que celle qui repose sur les lois de nature, tout ce qui arrive suppose un état antérieur auquel il succède infailliblement d’après une règle. Or, l’état antérieur doit être lui-même quelque chose qui soit arrivé (qui soit devenu dans le temps, puisqu’il n’était pas auparavant), puisque s’il avait toujours été, sa conséquence n’aurait pas non plus commencé d’être, mais aurait toujours été. La causalité de la cause par laquelle quelque chose arrive est donc elle-même quelque chose d’arrivé, qui suppose, à son tour, suivant la loi de la nature, un état antérieur et sa causalité, et celui-ci, un autre état plus ancien, etc. Si donc tout arrive suivant les simples lois de la nature, il n’y a toujours qu’un commencement subalterne, mais jamais un premier commencement, et par conséquent, en général, aucune intégralité de la série du côté des causes dérivant les unes des autres. Or, la loi de nature consiste en ce que rien n’arrive sans une cause suffisamment déterminée a priori.

Kant, Critique de la Raison pure, « Quadrige », Put, 1984, p. 348. 

 

Être libre, est-ce faire ce que l’on veut ? Ceux qui considèrent la pensée comme une faculté particulière indépendante, séparée de la volonté conçue elle-même également comme isolée et qui de plus, tiennent la pensée comme dangereuse pour la volonté, et surtout la bonne, montrent du même coup d’emblée qu’ils ne savent rien de la nature et de la volonté [...] Sans doute l’aspect de la volonté défini ici -cette possibilité absolue de m’abstraire de toute détermination où je me trouve ou bien où je me suis placé, cette fuite devant tout contenu comme devant une restriction -est ce à quoi la volonté se détermine. C’est ce que la représentation pose pour soi comme liberté et ce n’est ainsi que la liberté négative ou liberté de l’entendement. C’est la liberté du vide.

Hegel, Principes de la Philosophie du Droit, § 5, R, « Tel », Gallimard, 1940, p. 59.

« Tel était le bon plaisir des dieux irrités depuis longtemps sans doute contre ma race. Tu ne pourrais trouver en moi aucune flétrissure qui m’ait valu de pécher ainsi contre les miens et contre moi. Apprends-moi donc, quand une voix divine est venue dire à mon père qu’il mourrait par son fils, comment tu pourrais avec justice m’en blâmer, moi qui n’étais alors ni engendré par mon père, ni conçu par ma mère, ni enfanté. Si, par ce malheur éclatant qui fut le mien, j’en vins aux mains avec mon père et le tuai sans connaître mon crime ni ma victime, comment me fais-tu grief d’un acte involontaire ? Et ma mère qui fut ta sœur, malheureux, tu n’as pas honte de me contraindre à dire maintenant ce que furent ses noces. Je ne le tairai pas puisque tu en es venu à ces propos infâmes. Elle était ma mère, ma mère, malheur à moi ! Elle ne le savait pas, je ne le savais pas, et ma mère m’enfanta des enfants pour sa honte. Mais je sais que tu nous diffames volontairement, elle et moi, alors que moi ce n’est pas de mon gré que je l’épousai ni que j’en parle. Jamais on ne me fera un crime de ce mariage ni de ce meurtre d’un père que tu me reproches sans cesse aigrement. Réponds seulement à la question que je vais te poser. Toi qui es juste, que quelqu’un vienne ici pour te tuer, chercherais-tu si cet assassin est ton père ou le punirais-tu sur l’heure ? Je crois que tu aimes la vie et que tu punirais le coupable sans te demander si tu en as le droit. Tel est le malheur qui m’est arrivé. Les dieux m’y ont conduit. Si l’âme de mon père vivait, il ne me démentirait pas, je pense. »

Sophocle, Oedipe à Colone (401 av. J.-C.) trad. I. Grosjean

« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L‘état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d’une conduite étrangère (naturaliter maiorennes), restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle ; et qui font qu’il est si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire, etc. , je n’ai alors pas moi-même à fournir d’efforts. Il ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je peux payer ; d’autres assumeront bien à ma place cette fastidieuse besogne.] [Et si la plus grande partie, et de loin, des hommes (et parmi eux, le beau sexe tout entier) tient ce pas qui affranchit de la tutelle pour très dangereux et de surcroît très pénible, c’est que s’y emploient ces tuteurs qui, dans leur extrême bienveillance, se chargent de les surveiller. Après avoir d’abord abêti leur bétail et avoir empêché avec sollicitude ces créatures paisibles d’oser faire un pas sans la roulette d’enfant où ils les avaient emprisonnés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menacent s’ils essayent de marcher seuls.] [Or ce danger n’est sans doute pas si grand, car après quelques chutes ils finiraient bien par apprendre à marcher ; un tel exemple rend pourtant timide et dissuade d’ordinaire de toute autre tentative ultérieure. » …

Kant, Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? Ed° GF, pp. 43-44

BAC

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