Le Primum vivere, deinde philosophari comporte un sens plus étendu que celui qui saute immédiatement aux yeux. Il s’agit tout d’abord d’enchaîner les esprits grossiers et mauvais de la foule afin de la tenir éloignée de l’injustice extrême, des cruautés, des actes violents et honteux. Maintenant, si l’on voulait attendre qu’elle ait reconnu et embrassé la vérité, on viendrait immanquablement trop tard. En effet, même en posant que la vérité vient d’être trouvée, celle-ci excédera la faculté de compréhension de la foule. La seule chose qui lui convienne en tous les cas, c’est un habillement allégorique de cette vérité, une parabole, un mythe. Il doit y avoir, comme l’a dit Kant, un étendard public du droit et de la vertu, c’est-à-dire que celui-ci doit toujours flotter haut. Qu’importe finalement de savoir quelles figures héraldiques il porte, pourvu qu’elles illustrent ce qui est affirmé. Une telle allégorie de la vérité est, partout et toujours, pour le gros de l’humanité, un utile succédané de la vérité elle-même, qui lui est éternellement inaccessible.
Schopenhauer, Sur la religion, p.60
C’est toujours là où manque le plus la volonté que la foi est le plus désirée, le plus nécessaire ; car la volonté, étant le ressort du commandement, est le signe distinctif de la maîtrise et de la force. Moins on sait commander, plus on aspire à l’être, et à l’être sévèrement, que ce soit par un dieu, un prince, une classe, un médecin, un confesseur, un dogme, une conscience de parti. […] les religions ont rencontré un besoin d’impératif exalté jusqu’à la folie, au désespoir, par l’anémie de la volonté : elles ont enseigné toutes les deux le fanatisme à une époque de torpeur, et proposé par là à une foule innombrable un point d’appui, une nouvelle possibilité de vouloir, un plaisir enfin à le faire. Le fanatisme est en effet la seule « force de volonté » à laquelle on puisse amener les faibles et les incertains, car il hypnotise tout le système sensitif et intellectuel au bénéfice de la nutrition surabondante d’un seul point de vue, d’un sentiment unique – le chrétien l’appelle sa foi – qui, désormais, hypertrophié, prédomine.
Nietzsche, Le gai savoir, p.347
Les doctrines religieuses sont soustraites aux exigences de la raison ; elles sont au-dessus de la raison. Il faut sentir intérieurement leur vérité ; point n'est nécessaire de la comprendre. Seulement ce Credo n'est intéressant qu'à titre de confession individuelle ; en tant que décret, il ne lie personne. Puis-je être contraint de croire à toutes les absurdités ? Et si tel n'est pas le cas, pourquoi justement à celle-ci ? Il n'est pas d'instance au-dessus de la raison. Si la vérité des doctrines religieuses dépend d'un événement intérieur qui témoigne de cette vérité, que faire de tous les hommes à qui ce rare événement n'arrive pas ? On peut réclamer de tous les hommes qu'ils se servent du don qu'ils possèdent, de la raison, mais on ne peut établir pour tous une obligation fondée sur un facteur qui n'existe que chez un très petit nombre d'entre eux. En quoi cela peut-il importer aux autres que vous ayez au cours d'une extase qui s'est emparée de tout votre être acquis l'inébranlable conviction de la vérité réelle des doctrines religieuses ?
Freud, L’avenir d’une illusion