Je résolus d’obtenir de moi ce qu’on cherche à obtenir [des névrosés], soit un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l’esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement, qui ne s’embarrasse, par suite, d’aucune réticence, et qui soit aussi exactement que possible la pensée parlée. […] SURREALISME, n. m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale.
André Breton, Manifeste du surréalisme (1924)
L'éloge ambiguë de l'inconscient :
Toutes nos actions sont au fond incomparablement personnelles, singulières, d’une individualité illimitée, cela ne fait aucun doute ; mais dès que nous les traduisons en conscience, elles semblent ne plus l’être… Voilà le véritable phénoménalisme et perspectivisme, tel que je le comprends : la nature de la conscience animale implique que le monde dont nous pouvons avoir conscience n’est qu’un monde de surfaces et de signes, un monde généralisé, vulgarisé, – que tout ce qui devient conscient devient par là même plat, inconsistant, stupide à force de relativisation, générique, signe, repère pour le troupeau, qu’à toute prise de conscience est liée une grande et radicale corruption, falsification, superficialisation et généralisation.
Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir (1882), § 354
Hélas, mes pensées, qu’êtes-vous devenues, maintenant que vous voilà écrites et peintes ! Il n’y a pas longtemps vous étiez si diaprées, si jeunes, si malignes, pleines de piquants et de secrètes épices qui me faisaient éternuer et rire – et à présent ? […] Qu’écrivons-nous, que peignons-nous avec nos pinceaux chinois, nous autres mandarins, éterniseurs de choses qui peuvent s’écrire, que sommes-nous capables de reproduire ? Hélas, seulement ce qui va se faner et commence à s’éventer !
Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), § 296
Aujourd’hui où tout au moins nous autres, les immoralistes, nous en venons à soupçonner que la valeur essentielle d’une action réside justement dans ce qu’elle a de non intentionnel et que son intention tout entière, ce qu’on peut en voir, en savoir, en connaître par la conscience, appartient encore à sa superficie et à son épiderme, lequel, comme tout épiderme, révèle quelque chose mais dissimule encore plus ? Bref, nous croyons que l’intention n’est qu’un signe et un symptôme, qui exige d’abord d’être interprété.
Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 32
J’ai un mot à dire à ceux qui méprisent le corps. Je ne leur demande pas de changer d’avis ni de doctrine, mais de se défaire de leur propre corps – ce qui les rendra muets. « Je suis corps et âme » – ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ? Mais l’homme éveillé à la conscience et à la connaissance dit : « Je suis tout entier corps, et rien d’autre ; l’âme est un mot qui désigne une partie du corps. » Le corps est une grande raison, une multitude unanime, un état de paix et de guerre, un troupeau et son berger. Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n’est qu’un instrument de ton corps, et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison. Tu dis « moi », et tu es fier de ce mot. Mais il y a quelque chose de plus grand, à quoi tu refuses de croire, c’est ton corps et sa grande raison ; il ne dit pas mot, mais il agit comme un Moi. […] Intelligence et esprit ne sont qu’instrument et jouets ; le Soi se situe au-delà. Le Soi s’informe aussi par les yeux de l’intelligence, il écoute aussi par les oreilles de l’esprit. Le Soi est sans cesse à l’affût, aux aguets ; il compare, il soumet, il conquiert, il détruit. Il règne, il est aussi le maître du Moi. Par-delà tes pensées et des sentiments, mon frère, il y a un maître puissant, un sage inconnu, qui s’appelle le Soi. Il habite ton corps, il est ton corps. Il y a plus de raison dans ton corps que dans l’essence même de ta sagesse. Et qui sait pourquoi ton corps a besoin de l’essence de ta sagesse ?
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Des contempteurs du corps »
L’analyse du « criminel pervers » du point de vue de la psychanalyse :
Le criminel pervers est d’emblée en rapport avec un public. Dès son premier crime, le regard du public est sur lui. Son crime prend la signification d’un spectacle. Le criminel désire secrètement ou explicitement être démasqué, car son « œuvre » doit être révélée au public. Le criminel offre au public un fétiche : le corps de la jeune fille, qui symbolise et signifie la virginité. C’est une forme de sacrifice.
Le fait que Fourniret ait demandé que le procès ait lieu à huis clos n’est pas une objection : c’est une stratégie pour accroître son audience. De la même manière, un autre criminel célèbre, Henri Landru, avait refusé d’avouer pendant deux ans, tenant ainsi la une des médias pendant toute cette durée. Le procès lui-même se présente comme un spectacle : Landru faisait rire avec des mots d’esprit, on allait à son procès comme au spectacle, et il arrivait escorté de ses nombreuses amantes qui faisaient l’éloge de ses prouesses sexuelles ; au procès Fourniret, c’est le président qui fait rire ; un juge tombe malade, le jury pleure : il se trouve en situation de public et non de jury ; et on assiste au spectacle de la torture des parents des victimes. Le procès est donc à la fois le moment de la gloire (ambiguë : entre horreur et fascination, entre l’indignation et une jouissance obscène et cruelle) et le moment du retour dans la loi. Fourniret : « Je ne demande pas mieux que ma tête tombe sur le billot en public. » Landru disait : « Je regrette de n’avoir qu’une tête à offrir. » Un autre patient rêvait régulièrement d’être guillotiné sous le regard de son père (symbole de la loi). Maintenant qu’il n’y a plus de condamnation à mort, cela laisse le criminel pervers quelque peu frustré. Fourniret se plaignait auprès de la loi d’avoir eu une mère incestueuse. C’est un souvenir écran, c’est-à-dire un souvenir construit par le malade pour masquer un traumatisme : cela ne prouve pas que sa mère ait réellement été incestueuse. Par réaction à cette jouissance abusive (réelle ou imaginée) de la mère, le criminel tente d’introduire la signification du manque dans l’autre, il essaie de faire en sorte qu’il manque quelque chose à la mère. Il cherche à soustraire, à arracher physiquement l’objet du désir (devenu fétiche) sur le corps même de l’autre (torture, blessure, viol, meurtre). Ainsi il rétablit (ou croit rétablir) la loi auprès de sa mère incestueuse. Landru se présente lui-même comme un auxiliaire de la loi. Il prétend à sa maîtresse qu’il travaille tous les jours à la préfecture de police. Il laisse derrière lui calepins et matériel pour que l’on puisse reconstituer ses crimes un par un. Il est une figure légale, une sorte de bourreau qui agit au nom de la loi : une mère ne doit pas être incestueuse, il faut rétablir la loi des hommes. Au XVIIIe siècle, à une époque très cultivée et raffinée, on louait des places très cher pour assister aux tortures et exécutions publiques. Le geste du criminel pervers est analogue au geste du bourreau. On a réussi à renoncer au spectacle du bourreau, arrivera-t-on à renoncer au spectacle du criminel pervers ? Celui-ci n’est rien d’autre que la figure du bourreau qui triomphe sous forme de vedette.
Marie-Laure Susini, émission du 24 avril 2008 sur France culture