Qu'est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d'anthropomorphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées, et ornées par la poésie et la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d'un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont, des métaphores usées qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur effigie et qu'on ne considère plus comme telles mais seulement comme du métal. Nous ne savons toujours pas d'où provient l'instinct de la vérité car jusqu'à présent nous n'avons entendu parler que de la contrainte qu'impose la société comme une condition de l'existence : il faut être véridique, c'est-à-dire employer les métaphores usuelles ; donc, en termes de morale, nous n'avons entendu parler que de l'obligation de mentir selon une convention établie, de mentir en troupeau dans un style que tout le monde est contraint d'employer.A vrai dire, l'homme oublie alors que telle est sa situation. Il ment donc inconsciemment de la manière qu'on vient d'indiquer, se conformant à des coutumes centenaires... et c'est même par cette inconscience-là, par cet oubli qu'il en arrive au sentiment de la vérité. À éprouver ce sentiment d'être obligé de désigner une chose comme rouge, une autre comme froide, une troisième comme muette, s'amorce un élan moral qui s'oriente vers la vérité, et, par opposition au menteur à qui personne n'accorde foi et que tous excluent, l'homme se persuade de la dignité et de l'utilité de la vérité. En tant qu'être raisonnable, il soumet alors son comportement au pouvoir des abstractions ; il n'a plus à sourire d'être emporté par des impressions soudaines et par des intuitions, il généralise d'abord toutes ses impressions en des concepts plus froids et plus exsangues an d'y rattacher la conduite de sa vie et de son action. Tout ce qui élève l'homme au-dessus de l'animal dépend de cette capacité à faire disparaître les métaphores intuitives dans un schéma, autrement dit de dissoudre une image dans un concept.
Friedrich Nietzsche, Vérité et le mensonge au sens extra-moral