Correction du commentaire
TexteA — Victor Hugo,Les Travailleurs de la mer.
Gilliatt, un pêcheur solitaire, robuste et rêveur, a bravé pendant des heures la tempête pour rejoindre l’épave deLa Durande, un bateau à moteur. Tandis que la mer s’apaise, il cherche de quoi se nourrir. À la poursuite d’un gros crabe, il s’aventure dans une crevasse.
Tout à coup il se sentit saisir le bras. Ce qu’il éprouva en ce moment, c’est l’horreur indescriptible. Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l’ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C’était la pression d’une courroie et la poussée d’une vrille . En moins d’une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l’épaule. La pointe fouillait sous son aisselle. Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu’il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s’arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer de son bras. Il ne réussit qu’à inquiéter un peu la ligature , qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit. Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C’était comme une langue hors d’une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s’allongeant, démesurée et fine, elle s’appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps. En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d’innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang. troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes Une comme une corde. Elle s’y fixa. L’angoisse, à son paroxysme , est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu’il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s’y enroula. Impossible de couper ni d’arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d’affreuse et bizarre douleur. C’était ce qu’on éprouverait si l’on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites. cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se Un replier sur le diaphragme de Gilliatt. La compression s’ajoutait à l’anxiété ; Gilliatt pouvait à peine respirer. Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s’élargissant comme des lames d’épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.
1 Vrille : outil formé d’une tige métallique servant à percer le bois. 2 Ligature : lien permettant d’attacher, de comprimer. 3 Paroxysme : degré extrême, très forte intensité. 4 Diaphragme : muscle large et mince entre le thorax et l’abdomen
1. Vous montrerez comment se développe et s’organise la tension dramatique de cette scène romanesque.
2. Vous montrerez ensuite comment sont exprimées l’angoisse et l’horreur suscitées par la pieuvre.
Eléments de commentaire :
Présenter Victor Hugo
Nous avons un texte narratif de Victor Hugo qui fait découvrir au lecteur une aventure extraordinaire.
La scène est racontée par un narrateur du point de vue du pêcheur, interne ou subjectif.
C'est une scène romanesque dominée par une pieuvre qui suscite l'angoisse et l'horreur.
Nous verrons comment se développe et s'organise la tension dramatique de cette scène romanesque, puis comment sont exprimées l'angoisse et l'horreur générées par l'animal, la pieuvre.
La méconnaissance du lecteur : renforcement de la tension dramatique de la scène
Le lecteur ne sait rien de plus que le héros : choix du point de vue interne du pêcheur = perception particulière de la scène qui fait que le lecteur est en pleine méconnaissance.
Ignorance du sujet agissant.
En effet, la pieuvre ne se manifeste que par les éléments qui la composent en tant que pieuvre, elle est en fait l'objet de son action et jamais sujet. Le lecteur la découvre ainsi dans le plus grand des suspense. Elle agresse le pêcheur mais ne se manifeste jamais vraiment comme sujet agissant mais par ses tentacules, ou ses yeux.. . Ses différents éléments font l'action sans que l'homme ne percoive la pieuvre, ils sont chacun dotés d'une certaine autonomie.
Organisation de la tension dramatique = évolution
« Quelque chose », « une deuxième lanière », « une troisième lanière », « une quatrième ligature », « un cinquième allongement ».
Cela renforce l'impression de danger et d'angoisse car les ennemis se multiplient, ils sont tour à tour, les yeux, les tentacules .... et non la pieuvre. Ils sont différents et nombreux et se multiplient ainsi au fur et à mesure créant un effet d'appréhension exagéré. La non identification de son agresseur par le pêcheur renforce sa peur excessive car elle n'est l'objet de son agression reste méconnu.
Plusieurs agresseurs = une seule victime. Nous n'apprenons qu'à la fin que c'est une pieuvre. l'animal est alors connu.
Après reconnaissance de l'animal, après l'identification, la tension dramatique disparait.
- Idée centrale :
Tension dramatique = non information, non nomination
Recherche du sens = effet de suspense
Angoisse = méconnaissance
Dès qu'il y a identification de l'animal = atténuation de l'angoisse = connaissance.
Expression de l'angoisse et de l'horreur
Avant l'identification :
Angoisse du fait du manque d'informations
Horreur = prise de possession des organes de l'animal sur le pêcheur
Multiplication des attaquants
Violence
Vampirisation "boire son sang"
= éléments obsènes inconnus, choses? Eléments? Animaux?
Champ lexical de la peur « horreur indescriptible », « épouvantablement », « angoisse à son paroxysme »
Passivité du pêcheur / violence du monstre toujours actif se manifestant et se multipliant sans trêve = force exagérée et pénétrante
Champ lexical de la domination : (« poussée d’une vrille », « envahi le poignet », « fouillait », « entoura tout le corps », « collées à sa chair»,
Champ lexical des sensations (« gluant », « froid », « visqueuses »...)