Texte complémentaire, Mallarmé Stéphane, Sonnet en X : Comment la poésie de Mallarmé est-elle liée à la mort de Dieu proclamée par Nietzsche?

Mallarme nadar

Etude du Sonnet en X Stéphane Mallarmé, préparation orale pour le bac de français

Comment la poésie de Mallarmé est-elle liée à la mort de Dieu proclamée par Nietzsche?

Document complémentaire

Comment la poésie de Mallarmé est-elle liée à la mort de Dieu proclamée par Nietzsche?

Mallarme nadar

 

 

Que dire sur ce texte à l'oral de français?

Au XIXe siècle les penseurs, romanciers, poètes et philosophes se sont délivrés du dogme chrétien et ont inventé une nouvelle religion, celle de l'homme, du beau, de la raison. Du constat du désenchantement du monde et de la mort de Dieu sont apparus le non-sens et l'absurde.

Deux ans avant sa mort Mallarmé publie un poème de plusieurs pages «Un coup de dés jamais n'abolira le hasard».

Dans cette poésie Mallarmé met en scène un maître dont le navire fait naufrage après avoir lancé les dès. C'est une allégorie de l'écroulement de l'ordre établi et d'une ère nouvelle, celle de l'incertitude.

Les penseurs cherchent le sens au non-sens, tente de rétablir l'ordre derrière le chaos de l'absurde. En résumé, si Dieu est mort, tout est soumis à l'aléatoire, il n'y a plus d'Absolu, la contingence domine.

 

Lecture 

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! »

Ainsi s’exclame L’Insensé au paragraphe 125 du Gai Savoir, écrit par

Friedrich Nietzsche en 1882. Le soleil se couche sur le siècle ; siècle né

dans le fracas de la fin d’un monde, siècle qui n’en finit pas

d’accoucher de lui-même, entre euphorie révolutionnaire et coups de

trique, siècle du triomphe de la Raison, de la Science, de l’Industrie, du

Progrès, de l’Allégorie majuscule…1 Exit donc Dieu, « ce vieux et

méchant plumage »2, artifice dès lors hors d’usage, et avec lui ses

saints, ses prophètes et ses prêtres. Ses prophètes… Le XIXème siècle

est aussi celui de Victor Hugo, monstre sacré de la littérature, dont la

stature imposante accompagne tous les événements du siècle. Grand,

massif, barbu, chenu, le front dégagé, il domine tous les domaines du

champ littéraire, laissant à la postérité une œuvre dense et

protéiforme que ses descendants auront bien du mal à liquider3. Il est

la figure de l’écrivain du XIXème siècle, spectre de granit tutélaire et

hiératique, inflexible face à l’océan d’injustices que charrie le siècle du

Capital, capable d’écrire en un jour deux mille alexandrins, debout face

aux éléments, défendant le lendemain avec courage la veuve et

l’orphelin à la tribune, et le surlendemain forgeant dans son atelier des

personnages qui font désormais partie du patrimoine. Il est le

représentant de l’esthétique romantique en littérature, c’est-à-dire de

la recherche de l’art total, comme Richard Wagner représente

l’esthétique romantique en musique. Il est le malheureux père

orphelin de Léopoldine, le visionnaire qui fait tourner les tables, l’ogre

des lettres françaises, le prophète inspiré qui déchiffre les signes divins

pour les transmettre aux hommes. Un prophète : c’est cette facette de

l’écrivain Hugo que Paul Bénichou a justement mis en valeur dans Le

Temps des prophètes : doctrines de l’âge romantique (Gallimard, 1977)

et Les Mages romantiques (Gallimard, 1988).

Le physique et la stature de Hugo font évidemment penser à

Moïse. Le poète romantique recherche les hauteurs, la solitude, les

paysages chaotiques et extrêmes, comme l’anachorète vit dans le

désert et le prophète gravit le Sinaï. Le poète est le mage qui « lit dans

les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur »4, celui qui

« comprend sans effort le langage des fleurs et des choses muettes »5.

La « Fonction du poète » consiste à être à l’écoute du murmure du

monde, habité par une présence mystérieuse et sacré que seuls les

génies perçoivent et parviennent à mettre en forme. L’écrivain est

donc sacré, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Paul Bénichou.

Mais si Dieu est mort, à quoi cela sert-il d’écrire ? Quelle peut bien

être la fonction du poète, et partant, de l’écrivain, si Dieu ne parle

plus ?

Dans la bouche de l’Insensé nietzschéen, Dieu meurt en 1882 ;

Victor Hugo, son dernier prophète, meurt le 22 mai 1885. La

littérature, privée de timonier – « jadis il empoignait la barre »6 –,

devient le bateau ivre ballotté entre les écueils des vers de

circonstance et du salmigondis symboliste, « sans nef n’importe où

vaine »7. Le poème s’écrit désormais en prose. A la fin d’un siècle qui a

vu triompher les romans-feuilletons et les poètes mages, c’est toute la

littérature qui est touchée par la crise : « la mort de Dieu (…)


 

détermine en effet une crise de la représentation qui affecte tous les

référents généraux du discours littéraire (la nature, le réel, le moi),

désormais orphelins de la garantie ultime d’un sens transcendant, et

consacre l’autonomie des signes »8. Une fameuse « crise de vers »,

selon Mallarmé : « La littérature ici subit une exquise crise,

fondamentale »9. Dieu et son dernier mage morts, s’opère alors

l’onction de la littérature, et à travers elle, le sacre du langage.

Stéphane Mallarmé (1842-1898) est aujourd’hui considéré

comme l’un des pères de la modernité en littérature. Ce professeur

d’anglais à la vie rangée écrivait des poèmes et consignait ses

réflexions dans des carnets qu’il publiait sous forme d’articles ou

utilisait dans ses conférences. Il recevait les amis, écrivains ou non,

tous les mardis, dans son salon de la rue de Rome. Brillant causeur, il

ravissait ses proches par d’innombrables vers de circonstance :

« Avec joie Elisa broute

Le gazon d’une choucroute »10.

Ou bien :

« Que pour vous un peu ma maman

Soit dans tous les gâteaux de l’an

La part la meilleure coupée,

Le reste ira pour la poupée.

Je vous souhaite un bonheur neuf

En mil huit cent quatre-vingt-neuf

Qu’est-il arrivé pour que ce fonctionnaire, victime des

servitudes de la carrière et cible facile pour les élèves chahuteurs,

devienne celui qui ouvrit la voie à la littérature moderne ? De 1866 à

1870, Mallarmé a connu quatre années d’agitation intérieure intense

dont témoignent les lettres à ses amis – Henri Cazalis, Eugène

Lefébure ou Paul Verlaine, notamment – durant la période où il était

en poste à Tournon, en Ardèche. Mallarmé découvre au cours de cette

crise que la poésie « doue d’authenticité notre séjour et constitue la

seule tâche spirituelle »12. « La poésie, sacre : qui essaie, en de chastes

crises isolément, pendant l’autre gestation en train »13. Il fait

l’expérience de la réflexibilité du langage, et découvre

« l’extraordinaire pouvoir d’isoler la parole »14 : alors que jusqu’ici le

langage servait à dire le monde, la poésie à déchiffrer le langage divin,

la littérature à donner du sens au réel, Mallarmé s’aperçoit que « tout

est fiction », et que « rien n’existe sinon la fiction même ; rien n’existe

que la littérature »15. Le langage devient alors le seul enjeu du poème,

qui va se réfléchissant (sur) lui-même. Il s’agit désormais de

« manifester le langage en son être brut. (…) Et le discours qui détient

cet être et le libère pour lui-même, c’est la littérature »16. Le

professeur d’anglais de Tournon décide alors de céder « l’initiative aux

mots »17 : « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue

aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus,

musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous

bouquets »18. Ainsi la voix de Dieu ne parle plus à travers le poète

prophète : le sacré n’est plus le langage de Dieu, mais le langage tout

court : « A cette question nietzschéenne : qui parle ? Mallarmé

répond, et ne cesse de reprendre sa réponse, en disant que ce qui

parle, c’est en sa solitude, en sa vibration fragile, en son néant le mot

lui-même – non pas le sens du mot, mais son être énigmatique et

précaire »19. Le sonnet en –yx est le témoignage poétique de cette

crise et de la prise de conscience du langage comme ultime fiction,

comme glorieux mensonge, semblables en cela aux beau mensonge de

Nietzsche, condition même du nihilisme héroïque.

Ce sonnet, commencé en 1868 – en pleine crise – et remanié

pendant vingt ans, s’est intitulé au début « Sonnet allégorique de lui-

même ». Mallarmé en parle ensuite comme d’ « un sonnet nul et se

réfléchissant de toutes les façons »20. Il fait état d’une réflexion sur la

poésie après la mort de Dieu. Le sujet est un topos de la littérature : un

coucher de soleil, comme les poètes romantiques en ont écrit des

dizaines. Mais puisqu’il est allégorique, ce coucher de soleil est le

coucher de soleil de la poésie en tant que déchiffrement du langage

divin par des poètes prophètes, par les mages romantiques – « (…) un

or / Agonise (…) ». Ce sonnet est le tombeau de la poésie romantique :

17 « Crise de vers », Divagations (1897). A Degas qui lui disait : « Voilà une bonne

idée pour faire un poème ! », Mallarmé aurait répondu : « Ce n’est pas avec des idées

qu’on fait un poème, mais avec des mots ».

18 « Crise de vers », Divagations (1897).

19 Michel Foucault, Les mots et les choses, Collection Tel, Gallimard (1966).

20 Lettre à Henri Cazalis du 18 juillet 1868, Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade

(1998).

il constate « la mort des rêves anciens, rêves religieux, rêves d’absolu

qui nourrissaient naguère l’idéalisme poétique »21. Pour Mallarmé, la

seule vérité, c’est le rien : « vide », « nul », « Aboli bibelot d’inanité

sonore », « Néant » sont les mots qui insistent sur l’absence, la

disparition, le vide. Le poète lui-même s’est soustrait : « Car le Maître

est allé puiser des pleurs au Styx ». Si elle ne vise plus le déchiffrement

du monde, la poésie n’a pas non plus pour essence le lyrisme, puisque

Mallarmé recherche « la disparition élocutoire du poète »22. Ce qui

demeure, ce sont les mots, qui « s’allument de reflets réciproques

comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries »23. Dans son

poème ultime, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, on trouve

cette affirmation : « Rien (…) n’aura eu lieu (…) que le lieu (…) excepté

(…) peut-être (…) une constellation ». De fait, le sonnet en –yx se clôt

par la naissance, dans le ciel obscurci, des étoiles de la Grande Ourse,

dont on entend le scintillement des mots qui les disent : « (…) encor /

Que, dans l’oubli fermé par le cadre (4), se fixe / De scin-(5)-tillations

si-(6)-tôt le sept (7) uor »24.

La « crise de vers » mallarméenne est donc la réplique en

littérature de la crise provoquée par l’affirmation de l’Insensé

nietzschéen : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui

l’avons tué ! » Dieu ne parle pas, seule la parole parle : voilà ce que

nous dit le poète. Et nous entrons avec lui dans une modernité qui

accompagne la naissance de la linguistique, science du langage, et de

la critique littéraire. En effet, la nécessité de l’exégèse, du

21 Bertrand Marchal, Notes et variantes, Œuvres complètes de Mallarmé, Bibl. de la

Pléiade, Gallimard (1998).

22 « Crise de vers », Divagations (1897).

commentaire à l’infini, est impérieuse : il s’agit d’apprendre à lire, et

autrement que dans le journal25, c’est-à-dire donner un sens au texte,

un sens toujours retardé et toujours relancé, seulement guidés par le

tremblement stellaire des mots. La sacralisation du langage est avérée

au moment de la mort de Dieu. Dieu n’est donc pas tout à fait mort : il

bouge encore, il tremble encore, dans le langage s’est replié le sacré.

Dans Le crépuscule des idoles, ou comment on philosophe avec un

marteau (1888), Nietzsche lui-même le pressentait : « Je crains bien

que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, car nous croyons

encore à la grammaire ». A moins qu’un jour prochain, un écrivain

prenne à son tour un marteau et se propose de l’anéantir, le langage,

ou tout au moins à « y forer des trous, l’un après l’autre, jusqu’au

moment où ce qui est tapi derrière, que ce soit quelque chose ou rien

du tout, se mette à suinter à travers »26.

Ferdinand FAURE

25 « Le Mystère dans les lettres », Divagations (1897).

26 Gilles Deleuze, « L’Epuisé », postface à Quad, de Samuel Beckett, Editions de

Minuit (1992).

 

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