
OBJET D’ÉTUDE : LES RÉÉCRITURES DU XVIIe À NOS JOURS
Réécritures autour du personnage de Médée
Question d’ensemble : quelle image de Médée proposent ces différents documents ?
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Texte A : EURIPIDE, Médée, 431 av. J.-C., scène XX.
Texte B : Pierre CORNEILLE, Médée, 1635, acte V, scène 6.
Texte C : André de CHÉNIER, « Médée », Poésies antiques, 17.. ?.
Texte D : José Maria De HEREDIA, « Jason et Médée » Les Trophées, 1893.
Document complémentaire : Gustave Moreau (1826-1898), Jason et Médée (1865).
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Filledu roi de Colchide, Médée est d'origine royale et divine. C’est une habile magicienne. En échange d'une promesse de mariage, Médée, follement éprise, trahit sa famille pour aider Jason dans sa quête héroïque de la Toison d'Or.
Elle donne deux fils à Jason. Mais quand celui-ci, oubliant ses serments, décide d'épouser Creüse, la fille de Créon, pour satisfaire son ambition, Médée emploie tout son pouvoir à sa vengeance. Après avoir empoisonné Créüse et Créon, elle sacrifie ses propres enfants.
Medee, s'adressant au choeur – Amies, mon plan est arrêté: au plus vite, mes enfants... les tuer et fuir cette terre... Non, ne pas y traîner ni provoquer le meurtre de mes petits par une autre main trop hostile. De toute façon, ils n'ont pas d'autre alternative que de mourir. Et puisque c'est comme ça, c'estmoi qui les tuerai, moiqui lesai mis au monde...
(Soliloquant)
Mais quoi? Arme-toi, mon coeur! Qu'est-ce que j'attends pour accomplir ces forfaits effarants et inévitables? Allons ma pauvre main, le couteau, le couteau! Traîne-toi vers une vie qui s'ouvre lugubre... Pas de faiblesse! Ne pas penser à tes enfants... que tu les aimes plus que tout,... que tu les as mis au monde... Au moins pour ce bref instant oublier tes enfants... Ensuite abandonne-toi aux pleurs... Oui, même si tu les tues, ils auront pourtant été aimés...
Et moi, quelle femme malheureuse je suis!
(Médée entre dans la maison et verrouille les deux battants de la porte)
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Texte B : Pierre CORNEILLE, Médée, 1635, Acte V, scène 6,
Medee
Lâche, ton désespoir encore en délibère ? Lève les yeux, perfide, et reconnais ce bras Qui t' a déjà vengé de ces petits ingrats !
Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes, Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes. Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau Laissent la place vide à ton hymen nouveau. Réjouis-t' en, Jason, va posséder Créüse : Tu n' auras plus ici personne qui t' accuse ; Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi De reproches secrets à ton manque de foi.
Jason
Horreur de la nature, exécrable tigresse !
MedeeVa, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse : A cet objet si cher tu dois tous tes discours ; Parler encore à moi, c' est trahir tes amours. Va lui, va lui conter tes rares aventures, Et contre mes effets ne combats point d' injures.
Jason
Quoi ! Tu m’oses braver, et ta brutalité Pense encore échapper à mon bras irrité ? Tu redoubles ta peine avec cette insolence.
MedeeEt que peut contre moi ta débile vaillance ? Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers Tiennent de mon secours ce qu' ils ont de lauriers.
Jason
Ah ! c’est trop en souffrir : il faut qu' un prompt supplice
De tant de cruautés à la fin te punisse. Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison ; Que des bourreaux soudain m' en fassent la raison : Ta tête répondra de tant de barbaries.
Medee Que sert de t’emporter à ces vaines furies ? Épargne, cher époux, des efforts que tu perds ; Vois les chemins de l' air qui me sont tous ouverts : C' est par là que je fuis, et que je t' abandonne Pour courir à l' exil que ton change m' ordonne. Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés Des postillons pareils à mes dragons ailés. Enfin je n' ai pas mal employé la journée Que la bonté du roi, de grâce, m' a donnée ; Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays, Je ne me repens plus de vous avoir trahis ; Avec cette douceur j' en accepte le blâme. Adieu, parjure : apprends à connaître ta femme ; Souviens-toi de sa fuite, et songe une autre fois Lequel est plus à craindre ou d' elle ou de deux rois.
Au sang de ses enfants, de vengeance égarée, Une mère plongea sa main dénaturée ; Et l'amour, l'amour seul avait conduit sa main. Mère, tu fus impie, et l'amour inhumain. Mère ! amour ! qui des deux eut plus de barbarie ? L'amour fut inhumain ; mère, tu fus impie.
Plût aux dieux que la Thrace aux rameurs de Jason Eût fermé le Bosphore, orageuse prison ; Que, Minerve abjurant leur fatale entreprise, Pélion n'eût jamais, au bord du bel Amphryse2, Vu le chêne, le pin, ses plus antiques fils, Former, lancer aux flots sous la main de Tiphys3, Ce navire animé, fier conquérant du Phase, Qui sut ravir aux bois du menaçant Caucase L'or du bélier divin, présent de Néphélé4, Téméraire nageur qui fit périr Hellé5 !
[…]
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À Gustave Moreau.
En un calme enchanté, sous l'ample frondaison6 De la forêt, berceau des antiques alarmes, Une aube merveilleuse avivait de ses larmes, Autour d'eux, une étrange et riche floraison.
Par l'air magique où flotte un parfum de poison, Sa parole semait la puissance des charmes7 ; Le Héros la suivait et sur ses belles armes Secouait les éclairs de l'illustre Toison8.
Illuminant les bois d'un vol de pierreries, De grands oiseaux passaient sous les voûtes fleuries, Et dans les lacs d'argent pleuvait l'azur des cieux.
L'Amour leur souriait, mais la fatale Épouse Emportait avec elle et sa fureur jalouse Et les philtres9 d'Asie et son père et les Dieux.
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Gustave Moreau (1826-1898), Jason et Médée (1865)
Paris, musée d’Orsay.