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Sujets du baccalauréat de français 2011, séries L - Objet d'étude, le théâtre et la représentation

 

Ionesco, rhinocéros

 

 

Corrigés du bac  
   

 

 

 

 

 

 

Sujets de français, bac 2011 : série L

  • Objet d’étude :le théâtre : texte et représentation
  • Texte A : Jean Giraudoux,
  • Amphitryon 38 , Acte I, scène 5, 1922
  • Texte B : Eugène Ionesco,
  • Rhinocéros, Acte II, Tableau II, 1959
  • Texte C : Christine Montalbetti,
  • Le Cas Jekyll , 2007

TEXTE A - Jean Giraudoux,

Amphitryon 38 , Acte I, scène 5, 1929

Jupiter veut séduire Alcmène qui est résolument fidèle à Amphitryon, son mari. Pour l’approcher et parvenir à ses fins, il lui faut donc éloigner celui-ci en l’envoyant à la guerreet prendre son apparence tandis que Mercure prendra celle de Sosie, le serviteur d’Amphitryon. Jupiter achève sa métamorphose avant de se présenter devant Alcmène.

MERCURE : C’est votre corps entier qui doit être sans défaut… Venez là, à la lumière,que je vous ajuste votre uniforme d’homme… Plus près, je vois mal.

JUPITER : Mes yeux sont bien ?

MERCURE : Voyons vos yeux… Trop brillants… Ils ne sont qu’un iris, sans cornée, pasde soupçon de glande lacrymale ; – peut-être allez-vous avoir à pleurer ; – et les regards

au lieu d’irradier des nerfs optiques, vous arrivent d’un foyer extérieur à vous à traversvotre crâne… Ne commandez pas au soleil vos regards humains. La lumière des yeuxterrestres correspond exactement à l’obscurité complète dans notre ciel… Même lesassassins n’ont là que deux veilleuses… Vous ne preniez pas de prunelles, dans vosprécédentes aventures ?

JUPITER : Jamais, j’ai oublié… Comme ceci, les prunelles ?

MERCURE : Non, non, pas de phosphore… Changez ces yeux de chat ! On voit encorevos prunelles au travers de vos paupières quand vous clignez… On ne peut se voir dansces yeux-là… Mettez-leur un fond.

JUPITER : L’aventurine ne ferait pas mal, avec ses reflets d’or.

MERCURE : À la peau maintenant !

JUPITER : À ma peau ?

MERCURE : Trop lisse, trop douce, votre peau… C’est de la peau d’enfant. Il faut unepeau sur laquelle le vent ait trente ans soufflé, qui ait trente ans plongé dans l’air et dansla mer, bref qui ait son goût, car on la goûtera. Les autres femmes ne disaient rien, en constatant que la peau de Jupiter avait goût d’enfant ?

JUPITER : Leurs caresses n’en étaient pas plus maternelles.MERCURE : Cette peau-là ne ferait pas deux voyages… Et resserrez un peu votre sachumain, vous y flottez !

JUPITER : C’est que cela me gêne… Voilà que je sens mon cœur battre, mes artères se gonfler, mes veines s’affaisser… Je me sens devenir un filtre, un sablier de sang…L’heure humaine bat en moi à me meurtrir. J’espère que mes pauvres hommes nesouffrent pas cela…

MERCURE : Le jour de leur naissance et le jour de leur mort.

JUPITER : Très désagréable, de se sentir naître et mourir à la fois.

MERCURE : Ce ne l’est pas moins, par opération séparée.

JUPITER : As-tu maintenant l’impression d’être devant un homme ?

MERCURE : Pas encore. Ce que je constate surtout, devant un homme, devant un corpsvivant d’homme, c’est qu’il change à chaque seconde, qu’incessamment il vieillit. Jusquedans ses yeux, je vois la lumière vieillir.

JUPITER : Essayons. Et pour m’y habituer, je me répète : je vais mourir, je vais mourir…

MERCURE : Oh ! Oh ! Un peu vite ! Je vois vos cheveux pousser, vos ongles s’allonger,vos rides se creuser… Là, là, plus lentement, ménagez vos ventricules. Vous vivez en cemoment la vie d’un chien ou d’un chat.

JUPITER : Comme cela ?

MERCURE : Les battements trop espacés maintenant. C’est le rythme des poissons…Là… là… Voilà ce galop moyen, cet amble , auquel Amphitryon reconnaît ses chevaux etAlcmène le cœur de son mari…

JUPITER : Tes dernières recommandations ?

MERCURE : Et votre cerveau ?

JUPITER : Mon cerveau ?

MERCURE : Oui, votre cerveau… Il convient d’y remplacer d’urgence les notions divinespar les humaines… Que pensez-vous ? Que croyez-vous ? Quelles sont vos vues del’univers, maintenant que vous êtes homme ?

JUPITER : Mes vues de l’univers ? Je crois que cette terre plate est toute plate, que l’eau est simplement de l’eau, que l’air est simplement de l’air, la nature la nature, et l’espritl’esprit… C’est tout ?

MERCURE : Avez-vous le désir de séparer vos cheveux par une raie et de les maintenir par un fixatif ?

JUPITER : En effet, je l’ai.

MERCURE : Avez-vous l’idée que vous seul existez, que vous n’êtes sûr que de votrepropre existence ?

JUPITER : Oui. C’est même très curieux d’être ainsi emprisonné en soi-même

.MERCURE : Avez-vous l’idée que vous pourrez mourir un jour ?

JUPITER : Non. Que mes amis mourront, pauvres amis, hélas oui ! Mais pas moi.

MERCURE : Avez-vous oublié toutes celles que vous avez déjà aimées ?

JUPITER : Moi ? Aimer ? Je n’ai jamais aimé personne ! Je n’ai jamais aimé qu’Alcmène.

MERCURE : Très bien ! Et ce ciel, qu’en pensez-vous ?

JUPITER : Ce ciel, je pense qu’il est à moi, et beaucoup plus depuis que je suis mortelque lorsque j’étais Jupiter ! Et ce système solaire, je pense qu’il est bien petit, et la terre immense, et je me sens soudain plus beau qu’Apollon, plus brave et plus capabled’exploits amoureux que Mars, et pour la première fois, je me crois, je me vois, je mesens vraiment maître des dieux.

MERCURE : Alors vous voilà vraiment homme !… Allez-y !

Mercure disparaît.

TEXTE B - Eugène Ionesco,

Rhinocéros, Acte II, Tableau II, 1959

Dans une petite ville, les habitants se transforment peu à peu en rhinocéros, métaphorede la barbarie. Bérenger, venu rendre visite à son ami Jean, assiste à cettetransformation.

BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal.

JEAN,toujours de la salle de bains: Ouvrez vos oreilles !

BÉRENGER : Comment ?

JEAN : Ouvrez vos oreilles. J’ai dit, pourquoi ne pas être un rhinocéros ? J’aime leschangements.

BÉRENGER: De telles affirmations venant de votre part… (

Bérenger s’interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse deson front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh ! vous semblez vraimentperdre la tête ! (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous ! Je ne vous reconnais plus.

JEAN, à peine distinctement : Chaud…trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, çagratte, vêtements, ça gratte.Il fait tomber le pantalon de son pyjama.

BÉRENGER: Que faites-vous ? Je ne vous reconnais plus ! Vous, si pudiqued’habitude !

JEAN : Les marécages ! les marécages !…

BÉRENGER: Regardez-moi ! Vous ne semblez plus me voir ! Vous ne semblez plusm’entendre !

JEAN : Je vous entends très bien ! Je vous vois très bien !

Il fonce vers Bérenger tête baissée. Celui-ci s’écarte.

BÉRENGER : Attention !

JEAN,soufflant bruyamment : Pardon !

Puis il se précipite à toute vitesse dans la salle de bains.

BÉRENGERfait mine de fuir vers la porte de gauche, puis fait demi-tour et va dans lasalle de bains à la suite de Jean, en disant : Je ne peux tout de même pas le laisser comme cela, c’est un ami. (De la salle de bains.) Je vais appeler le médecin ! C’estindispensable, indispensable, croyez-moi.

JEAN,dans la salle de bains: Non.

BÉRENGER,dans la salle de bains: Si. Calmez-vous, Jean ! Vous êtes ridicule. Oh ! votrecorne s’allonge à vue d’œil !… Vous êtes rhinocéros !

JEAN,dans la salle de bains: Je te piétinerai, je te piétinerai.

Grand bruit dans la salle de bains, barrissements, bruits d’objets et d’une glace qui tombeet se brise ; puis on voit apparaître Bérenger tout effrayé qui ferme avec peine la porte dela salle de bains, malgré la poussée contraire que l’on devine.

TEXTE C - Christine Montalbetti,

Le Cas Jekyll , 2007

Réécriture théâtrale d’une célèbre nouvelle de Robert Louis Stevenson, ce monologuemet en scène, sous la forme d’une confession au notaire Utterson, l’histoire étrange d’unscientifique, le docteur Jekyll qui, la nuit venue, se transforme en mister Hyde, dangereux criminel. Il relate l’expérience de sa première métamorphose.

Il y eut un soir où je sus que j’étais prêt.Je le tiens dans ma main, ce breuvage trouble et fumant, avec son précipité orangequi le zèbre en volutes doucereuses, et qui doit me permettre d’opérer physiquement ladissociation de mes pulsions ! La potion que j’ai confectionnée, hop, je me la siffle.5 Ah, my goodness !Cette part-là est presque inénarrable. La douleur que c’est. L’arrachement.L’écartèlement. La réduction. Ce qui me paraît se broyer, de mes os. Ce qui se ratatine.La souffrance atroce du rétrécissement. La déformation. Nuit maudite !Or, aussitôt après la douleur considérable, quelque chose de délicieux se met à me10 couler dans les veines. Chacune est comme un petit ruisseau tout neuf et riant, et quiirrigue de vivifiantes prairies. Peinture exquise !Je cours vers ma chambre, je veux me voir dans le miroir de ma coiffeuse. Jegambade avec la même joie, je pense, que les premiers hommes qui s’essayèrent à labipédie. Mon pas est si sautillant, si léger ! La courette me découpe un carré de ciel qui15 m’est réservé et qui me couvre comme un dais

.La lune très grosse entre abondamment dans la pièce et l’éclaire comme en plein jour.Celui que je vois n’est pas fort coquet, pour sûr. Mais ta vilaine face me plaît,comme un autre moi-même.20 Il y a dans le mouvement de se reconnaître je ne sais quelle gratification quidépasse les considérations esthétiques.Que m’importe cette petite taille, cette difformité vague, puisque c’est moi, enfin,sous un nouveau jour, que jusque-là je n’avais pu contempler !Mais l’aube va naître. Mes gens grappillent leurs dernières minutes de sommeil.25 Parviendrai-je à reprendre mon apparence d’avant ? Ou bien garderai-je pour toujours ma figure de Hyde ? Je traverse la courette dans l’autre sens, vers le laboratoire,avec au cœur un affreux suspens. Non plus sautillant, comme tout à l’heure, maisdétalant comme un chat inquiet. J’ai établi soigneusement mes calculs ; or une erreur,n’est-ce pas, peut toujours s’y glisser. Je bois la seconde potion.30 Sacrebleu ! dieux du ciel ! londonienne frayeur ! Mes os de Hyde cette fois s’étirent,mes muscles s’allongent dans des souffrances terribles. Puis cela cesse. Je me dirige denouveau, encore haletant, jusqu’à ma chambre, et, dans le miroir de ma coiffeuse, je voisqui ? Jekyll, qui souffle comme un bœuf, ses jolis traits un peu tirés, mais en tout pointsemblable à celui qu’il a été.Utterson,

for God’s sake ,have mercy !

ÉCRITURE

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

  • Comment l’écriture de ces trois textes de théâtre rend-elle compte du processus detransformation des personnages ?

II - Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • 1. Commentaire
  • Vous commenterez le texte de Jean Giraudoux (texte A) à partir de « JUPITER :As-tu maintenant l’impression d’être devant un homme ? » (l. 32) jusqu’à la fin(l. 70).
  • 2. Dissertation
  • Au théâtre le rôle du metteur en scène peut-il être plus important que celui del’auteur ? Vous développerez votre argumentation en vous appuyant sur les textesdu corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe, sur vos lecturespersonnelles et sur votre expérience de spectateur.
  • 3. Invention
  • Christine Montalbetti répond à un comédien qui s’interroge sur la façon de jouer cette scène et sur les conditions matérielles de la représentation (texte C).Vous rédigerez cette lettre, qui doit contenir des indications précises de mise en scène.

 

 

Date de dernière mise à jour : 11/11/2018