Dans quelle mesure Pasolini effectue-t-il une réécriture d'Oedipe roi de Sophocle ?

 

 

Oedipe roi

 

PLAN DETAILLE DISSERTATION

 

SUJET : Dans quelle mesure Pasolini effectue-t-il une réécriture de Sophocle ?

PROBLEMATIQUE : En quoi Pasolini propose-t-il une version personnelle du mythe œdipien ?

 
I/ Pasolini effectue, dans une certaine mesure, une réécriture de Sophocle.
A-      Puisqu’il a recours aux emprunts (intrigue, personnages + mêmes liens de parenté et niveaux sociaux.)

SOPHOCLE :

-          Œuvre intitulée Œdipe Roi : met en scène Œdipe, le personnage éponyme, autour duquel gravitent d’autres personnages (Créon = beau-frère d’Œdipe, Jocaste, Tirésias = prophète…) qui lui sont liés par le sang (sauf Tirésias), et qui ont tous un rang social élevé. 

 Œdipe = le prête s’adressant à Œdipe « O souverain de mon pays », « […] Thèbes » +

 « Je me révèle le fils de qui je ne devais pas naitre, l’époux de qui je ne devais pas l’être » (il évoque Jocaste).

= Roi de Thèbes + Epoux mais aussi fils de Jocaste.


PASOLINI :

-          Pasolini, dans son œuvre, a choisi de conserver le titre de l’œuvre de Sophocle, Œdipe Roi + le HEROS EPONYME + personnages (liens de parenté / rang sociaux)

 Œdipe = nous assistons à sa naissance et à son enfance dans les bras de sa mère, Jocaste, que nous retrouverons par la suite lorsqu’Œdipe tuera le Sphinx, lui permettant d’accéder au trône de Thèbes : le roi de la ville et époux de Jocaste Laïos, étant mort, Œdipe sera doublement gagnant.

= Il devient roi de Thèbes et époux de Jocaste. 

 
-Intrigue = est la même dans les 2 œuvres 

(= La peste s’étant abattue sur sa cité, Thèbes, Œdipe va décider de mener une enquête afin de trouver l’homme à l’origine de ce fléau puisque l’oracle lui avait affirmé qu’un seul homme était coupable, et que celui-ci devrait être bafoué de la cité. 

Débute alors une quête de la Vérité qui s’achèvera, pour le héros, sur une implacable fatalité dans les 2 cas.)

Le choix de Pier Paolo Pasolini quant à la conservation totale de la figure d’Œdipe n’est pas un hasard, puisque le cinéaste a fondé son adaptation sur le concept de « mimesis » : l’identification a en effet une place majeure dans l’œuvre de Pasolini puisque celui-ci s’identifie personnellement au personnage d’Œdipe, notamment aux attitudes psychiques et sexuelles qui le caractérisent. Seul le personnage mythique d’Œdipe eut été à même de mettre en évidence le ressenti personnel du cinéaste = rencontre avec un double de lui-même (VOIR DIMENSION AUTOBIOGRAPHIE EN III/ c)).

Pasolini effectue donc une réécriture de Sophocle dans la mesure où il reprend non seulement le fond, c’est-à-dire une intrigue qui s’achèvera sur une fin tragique, mais également les personnages présentés dans l’Œdipe Roi antique, et plus particulièrement le héros éponyme Œdipe. 
 
 
 
B-
 
B- En jouant sur la pastiche.

SOPHOCLE : 

 
- Tirésias : « Hélas ! Hélas ! Qu’il est terrible de savoir, quand le savoir ne sert de rien à celui qui le possède ! Je ne l’ignorais pas ; mais je l’ai oublié. Je ne fusse pas venu sans cela ».
- Œdipe : « Qu’est-ce là ? et pourquoi pareil désarroi à la pensée d’être venu ? ».
PASOLINI : 
- Tirésias : « Qu’il est horrible de savoir lorsque ce n’est d’aucune utilité pour celui qui sait ! Je savais. Mais j’ai préféré oublier. Autrement, je ne serais pas venu. ».
- Œdipe : « Quelle est ta crainte ? »
Ici, Pasolini s’attache à représenter le plus fidèlement possible le passage durant lequel Œdipe consulte le prophète Tirésias afin de connaitre quel mal a envahi la cité, et comment la libérer. Ce choix de Pasolini peut être dû à un désir de conserver l’aspect solennel de la scène, d’où l’importance accordé au fait de n’omettre aucun écart majeur avec le texte source. Il peut également s’agir là d’un clin d’œil à Sophocle, clin d’œil d’emblée reconnaissable pour le lecteur ou le spectateur puisque les dialogues entre les personnages sont quasiment similaires à ceux de l’Œdipe Roiantique, quoi que plus modernes.
Pasolini effectue donc une réécriture de Sophocle dans le sens où il joue sur la pastiche, forme d’imitation, en tentant d’être le plus proche du style ou des passages de l’œuvre dont il s’inspire.
 
C
 
  • C- En reprenant les costumes et accessoires antiques traditionnels.
    SOPHOCLE :
    A l’antiquité : acteurs portaient des costumes + masques pour que le public sache quel personnage était sur scène (car un seul acteur pouvait jouer plusieurs personnages). Nous ignorons aujourd’hui les choix qu’a fait Sophocle quant aux habillements des acteurs de sa pièce, mais nous savons qu’il a suivi ces codes, propres à son époque.
     
    PASOLINI :
    Pasolini met lui aussi en scène des acteurs portant des masques et des costumes particuliers bien qu’il n’ait pas eu, à l’heure actuelle, le même souci de « roulement des acteurs » qu’avait Sophocle, puisque chaque acteur incarne un personnage bien précis dans son film. 
    -          Certains personnages portent des masques, tels que le Sphinx ou la Pythie.
    -          Les coiffes et chapeaux surdimensionnés et extravagants portés par Œdipe sont inspirés de la Grèce antique de Sophocle.
     
    Le choix de Pier Paolo Pasolini quant à l’intégration des masques dans son film peut être dû un désir de cacher le visage de ces figures mythiques pour en conserver l’aspect mystérieux et divin ou, à contrario, de les rendre particulièrement présentes de par leur forme extravagante et l’étonnement qu’ils provoquent chez le spectateur. La taille démesurée des coiffes pourrait être un renfort de l’aspect théâtral, sorte de surjeu qui était de mise lors des représentations antiques.
    La réécriture du mythe se fait donc, pour Pasolini, à travers des éléments tels que les accessoires et costumes des acteurs. Ces éléments ont ainsi une portée symbolique, là encore sorte d’hommage au dramaturge, puisqu’ils sont issus de son temps et de sa culture antique.
     
     
     
    II/ Cependant, bien qu’il s’agisse d’une réécriture de la part de Pasolini, il s’agit également d’une forme de création et d’innovation originale (=il ne s’agit pas SEULEMENT de reprendre l’œuvre telle qu’elle). 
    A-     A- Puisque Pasolini adopte une transposition de genre.
     
    SOPHOCLE :
    Pièce antique =
    (Personnages de hauts rangs + héros qui tente d’échapper à la fatalité de son destin)
    - Met en scène le Chœur, élément indissociable de la tragédie antique = conscience collective.
    - La pièce est écrite d’une façon telle à être jouée : parties lyriques chantées, tirades, dialogues… par des acteurs (hypocritès) portant des masques (personna), des accessoires et des costumes, durant les grandes fêtes antiques telles que les Grandes Dionysies.
     
    PASOLINI :
    Film =
    (Reprend le statut des personnages et le rôle du héros tragique, caractéristiques de la tragédie)
    MAIS choisit de ne pas mettre en scène le Chœur à proprement parler, en le remplaçant par des caractéristiques spécifiques à sa réécriture = l’adaptation cinématographique. Le Chœur peut ainsi être perçu à travers les attroupements de citoyens qui ne parlent pas devant Œdipe, ou encore (et surtout) à travers la musique, omniprésente chez Pasolini.
    - Le film a lui aussi une certaine forme / découpage, mais les enjeux ne sont plus les mêmes qu’à l’époque antique (pas de soucis de représentation théâtrale).
     
    Pasolini ne se contente donc pas seulement de reprendre les éléments essentiels qui constituent la pièce de Sophocle, puisqu’il a dû adapter et transposer les caractéristiques de la pièce antique à sa réécriture qu’est le genre cinématographique moderne. Il s’agit donc d’une adaptation nouvelle, qui n’a plus forcément les mêmes visées que proposait la pièce antique.
     
    B-      B-Mais également des amplifications = débordement de l’espace-temps de la tragédie de Sophocle.
    SOPHOCLE :
    Le prologue s’ouvre sur l’audience accordée par Œdipe, alors roi de Thèbes, au peuple et au prêtre venus siéger devant le palais dans le but de l’implorer : la peste ravage la cité et il doit trouver une solution pour la sauver. 
    = La pièce de Sophocle traite uniquement de la vie d’Œdipe, du moment où la peste ravage la ville, jusqu’à sa décision de quitter à jamais Thèbes.

 

 
PASOLINI : 
La première partie retrace l’enfance d’Œdipe à l’époque moderne, ainsi que son abandon. Nous assistons ensuite à son sauvetage puis son adoption. Pasolini instaure ici une ellipse (ellipses qui s’avèrent être nombreuses dans le film) qui nous permet de retrouver le jeune héros, 20 ans plus tard, lorsqu’il apprend qu’il a été adopté. Il va alors se mettre en quête de son identité, puis se mariera avec Jocaste.
Vient ensuite le même schéma que dans la pièce, à savoir la peste qui s’abat sur la cité + complaintes des habitants qui implorent Œdipe devant son palais.
 
Pasolini choisit donc de déborder de l’espace-temps de la tragédie de Sophocle en présentant l’enfance du héros, sans doute car cette période spécifique fût particulièrement marquante pour lui ; Pasolini affirme en effet qu’il a eu des relations difficiles avec son père durant son enfance, dues notamment à la jalousie qu’ils éprouvaient l’un envers l’autre concernant la figure féminine de la maison (VOIR III).
En s’attachant à développer une extension du texte source grâce au procédé de l’amplification, Pasolini démontre que sa réécriture, bien que largement inspirée d’une œuvre source, constitue une véritable forme de création.
 
C-      C-Et enfin la réduction = Sphinx.
SOPHOCLE : 
Bien que Sophocle ne présente Œdipe qu’une fois devenu roi (il s’intéresse à son règne) nous savons, de par le mythe, que celui-ci a accédé à ce statut en ayant été le seul à savoir répondre à la célèbre énigme du Sphinx (monstre avec un corps de lion ailé et une tête de femme) : « Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes, puis deux jambes, et finalement trois jambes ? ». Enigme à laquelle le héros aurait répondu « L'homme, car dans sa prime enfance il se traîne sur ses pieds et ses mains, à l'âge adulte il se tient debout sur ces jambes, et dans sa vieillesse, il s'aide d'un bâton pour marcher. ».
Comme l’aurait prédit l’oracle, le Sphinx se serait alors jeté du haut de son rocher.
 
PASOLINI :
Comme expliqué précédemment, nous savons donc que Pasolini a choisi de présenter dans son œuvre la scène du Sphinx. Il le fait en effet apparaitre, sous une forme parodiée, mais la scène est détournée du mythe originel puisqu’il n’y a pas d’énigme. Le Sphinx ne pose non pas la célèbre énigme, mais une question personnelle à Œdipe qui est « Il y a une énigme dans ta vie. Quelle est-elle ? ». Ce passage du film laisserait à penser que le Sphinx n’a pas ici un rôle « piégeur » comme chez Sophocle, mais offrirait au contraire au héros une chance de prendre conscience de son destin et de ses erreurs. Le décalage entre l’Œdipe Roi de Pasolini avec celui de Sophocle est encore accentué par le fait qu’Œdipe, au lieu de répondre à la question, tue le Sphinx dans un élan de colère et de violence extrême.
 
Le passage far de l’énigme du mythe d’Œdipe, modifié par la réduction, tend à mettre en évidence une dimension nouvelle quant au choix liés à notre destin. Pasolini permet au héros de réfléchir sur lui-même et offre ainsi une opportunité de « stopper l’hémorragie », dimension totalement absente chez Sophocle puisque le Sphinx a un rôle d’obstacle. La technique de réduction adoptée par le cinéaste tend une nouvelle fois à mettre en exergue une certaine originalité et singularité qui le différencient de son prédécesseur dont il s’inspire. 
 
 
III/ Et surtout, la réécriture de Pasolini pourrait être porteuse d’enjeux, et source de réflexions plus actuelles sur l’Homme.
A-      A- En présentant un amour charnel et non maternel.
SOPHOCLE :
L’auteur, dans son œuvre, met en scène un couple certes heureux et fidèle, mais qui ne semble pas passionné et désireux, sans doute dominé par une force maternelle non perceptible. Sophocle garde une certaine distance que l’on pourrait qualifier de pudeur vis-à-vis de la relation entre Jocaste et Œdipe.
 
PASOLINI :
L’attitude de Pasolini est à l’opposé de celle de son prédécesseur. En effet, celui-ci insiste sur l’aspect charnel et sensuel de la relation des deux êtres. L’adaptation cinématographique lui permet ainsi de mettre en exergue des attitudes et gestes révélant cet aspect (regards, baisers, scènes d’amour…), qu’il serait plus difficile de présenter à l’écrit (Pasolini insiste particulièrement sur la réaction et le regard des deux personnages au moment de leur première rencontre).
+ nous remarquons que les enfants du couple sont quasiment absents chez Pasolini, contrairement là encore à Sophocle= Œdipe et Jocaste n’ont pas un rôle de parents, mais seulement d’amants qui se désirent mutuellement.
 
Le choix que fait Pasolini d’accentuer la dimension charnelle de la relation de la mère et du fils peut être perçu comme la représentation de ses propres désirs refoulés. Sophocle a fait le choix de rester distant par rapport à cet aspect de leur relation, en donnant peu de détails. Ce choix peut être dû au fait que l’inceste était, à l’époque antique, d’autant plus tabou qu’à l’heure actuelle puisqu’il était punit par les dieux. Pasolini fait quant à lui le choix inverse puisqu’il évoque durant tout le film son propre complexe vis-à-vis de sa mère à travers le personnage d’Œdipe, une dimension autobiographie absente chez Sophocle. Pasolini effectue donc une réécriture moderne de l’œuvre de Sophocle puisqu’il développe plus largement dans son adaptation le thème de l’interdit sexuel.
 
B-      B- En proposant une enquête tragique mais surtout psychanalytique.
SOPHOCLE :
Chez Sophocle, Œdipe cherche la personne à l’origine de la peste en vue de l’éradiquer pour sauver la cité. Il va alors avoir un rôle d’enquêteur durant toute la pièce, pour atteindre la Vérité recherchée : qui est le coupable ? Une quête de la Vérité qui va le mener à sa perte tragique.
 
PASOLINI : 
S’ajoute à la quête du coupable une dimension nouvelle chez Pasolini : la quête de soi. En effet, nous pourrions voir à travers l’œuvre de Pasolini, notamment à travers les étapes qui conduiront le héros à sa chute, une sorte de parcours initiatique, une thérapie. Il s’agit chez le cinéaste d’un questionnement quant à la condition humaine, d’une interrogation plus profonde sur des notions de Vérité, d’Erreur, de Liberté : une réflexion philosophique à portée cathartique perçue à travers le personnage principal.
 
Pier Paolo Pasolini va donc plus loin que la « simple » quête tragique proposé par Sophocle, en présentant une œuvre que l’on peut qualifier de réécriture puisqu’elle couvre des notions plus contemporaines, visant à stimuler la réflexion du spectateur.
 
 
C-      C- En livrant un autoportrait onirique = dimension nouvelle.
SOPHOCLE :
Le dramaturge a, en présentant le mythe d’Œdipe dans sa pièce, une simple visée distrayante pour le public qui le regarde.
+ nous pouvons voir par exemple à travers les chants véhiculés par les Chœurs un message adressé à ce public, sorte d’avertissement visant à faire comprendre la toute-puissance des dieux : on ne peut les contrer. 
 
PASOLINI : 
Le point majeur qui le différencie de Sophocle est que celui-ci a choisi de traiter le thème sous une dimension autobiographique. En effet, le mythe mettrait en exergue selon Freud le « complexe d’Œdipe », qui veut que la croissance affective et émotionnelle de chaque jeune enfant passe par une certaine attirance, voire un désir amoureux, pour le parent du sexe opposé, et un sentiment haineux envers celui du même sexe. Cet aspect particulier du psychisme du héros est donc le fil rouge du film, puisque le réalisateur lui-même affirme « Je raconte l’histoire de mon propre complexe d’Œdipe ».
Cette dimension autobiographique se retrouve notamment au début du film, à l’époque moderne, lorsqu’Œdipe n’est encore qu’un enfant. Nous comprenons que Jocaste est institutrice et, de par la tenue du père, qu’il est un officier militaire : ce sont les deux professions qu’exerçaient les parents de Pasolini.
+ nous notons l’omniprésence de l’onirisme dans le film, contrairement à la tragédie de Sophocle qui ne l’exploite aucunement. L’histoire pour Pasolini ne serait en fait qu’un long rêve, le fantasme pour l’enfant d’être avec sa mère et de se débarrasser du père pour connaitre un amour exclusif.
 
Pasolini propose une réécriture toute personnelle de l’œuvre de Sophocle dans la mesure où celle-ci se présente pour lui comme une autobiographie retraçant son « complexe d’Œdipe » et les deux figures parentales. Pasolini va en effet s’appuyer sur la théorie freudienne pour comprendre le complexe, mais surtout se comprendre lui-même. La mise en jeu du personnage d’Œdipe est une rencontre avec un double de lui-même. Cette dimension autobiographique et cette notion de « complexe d’œdipe » constituent donc un renouveau et un « rafraichissement » du mythe puisqu’il n’en était aucunement question à l’époque de Sophocle.
 
Nathalie Leclercq

Date de dernière mise à jour : 23/07/2017

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau